Je ne sais plus / Chapitre 3 :

 

Chapitre 3 : L’accident

C’était un jour d’hiver — janvier peut-être, ou février. J’étais sur les genoux de ma mère à l’arrière de la voiture, sur l’autoroute. Je regardais par la fenêtre.

Elle a voulu remettre bien sa chemise, a bougé, et moi, j’ai basculé.

Mon corps a rebondi contre une première voiture, j'ai touché le bitume mais aussitôt je fût à nouveau heurté par des voitures. Tout s’est figé. Je ne sentais plus rien.

Plus tard, on m’a raconté que plusieurs véhicules m’avaient percutée.
Mais dans ma mémoire, il reste l’image de cette femme : elle est sortie de sa voiture, m’a prise dans ses bras, en larmes, et n’a cessé de répéter : “Je suis désolée. Je suis désolée.”

Puis, tout s’est arrêté.

Je ne voyais plus rien. Je ne ressentais plus rien.

Mon corps était là, mais moi, j’étais déjà ailleurs. Suspendue entre les mains des vivants et le souffle de l’invisible.

Plus tard, j’ai su. Mon frère m’a raconté : j’avais été heurtée par plusieurs voitures. Mon petit corps projeté, blessé, étalé sur l’autoroute. Mais tout ça, je le savais, je l’avais vu…

Ma mère, elle, était figée, gênée, désarmée. Mon oncle, affolé, tentait de ne pas céder à la panique, mais je sentais qu’il s’effondrait de l’intérieur.

Il voulait me sauver. Il devait me sauver.

J’avais la tête fendue, le sang coulait sans fin. Il m’a portée contre lui, fermement, comme s’il voulait m’empêcher de partir. Quand les secours sont arrivés, il a refusé de lâcher prise, les yeux rivés sur mon visage.

On a été conduit en urgence vers l’hôpital, ma mère pleurait à chaudes larmes. Mon frère, silencieux et mon père, perdu. Personne ne parlait. Mais tout le monde criait autrement.

Ce jour-là, je crois que c’est lui, mon “oncle-père”, qui a été le plus blessé.

Pourquoi je l’appelle comme ça ? Parce qu’il me considérait comme sa fille.

Il m’aimait d’un amour solide, simple. S’il se passait quelque chose, on l’appelait lui en premier. Son nom était inscrit dans tous mes carnets. Il laissait tout tomber pour venir.

Il avait une fille, mais elle avait dû retourner en Inde à cause de problèmes de papiers. Alors c’est vers moi qu’il avait reporté cette tendresse orpheline.

Je ne me souviens plus de son prénom. Mais je me souviens de son regard. De sa présence.

De retour à l’hôpital, j’étais inconsciente. Les infirmiers murmuraient entre eux, surpris que je sois encore là. Ils posaient mille questions sur l’accident.

Je me souviens du sang. De la panique dans les voix de tous y compris des infirmiers.
Mon oncle, celui à qui appartenait la voiture, avait le visage vidé de toute couleur. Lui qui avait pourtant un teint très foncé, était devenu très pâle.  Il faisait semblant de ne pas paniquer, mais ses mains tremblaient. Il voulait me sauver. Il le fallait.

Ma tête saignait, ouverte. Je perdais beaucoup trop de sang.

C’est là que tout a basculé.


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